The Gender Void : la folie comme transidentité

On avait déjà eu l’occasion de parler du croisement entre folie et identité de genre, de comment je (et d’autres) ne pouvais pas dissocier les deux. Un an après, on va creuser encore plus loin : la folie est une identité de genre.

Le discours majoritaire des communautés trans, c’est d’expliquer que la transidentité n’est pas une maladie mentale. Ce qui est vrai… pour certain·es. La vérité, c’est que c’est bien plus compliqué que ça. Pour beaucoup de personnes trans, identité de genre et maladie mentale n’ont rien à voir. And that’s okay. Après tout, y a pas de raison que ça ait forcément un lien. Non le problème, c’est de nier l’existence de ce lien. Alors pourquoi on fait ça ? C’est une défense contre les discours transphobes qui considèrent la transidentité comme une maladie qu’il faut alors soigner, ou gérer. En témoigne la nécessité d’avoir le courrier d’un psychiatre pour entame certaines démarches de transition. En témoigne le diagnostic dysphorie de genre™ de notre cher DSM. Tout ceci pose de gros problèmes : allongement inutile des démarches, exposition à des soignant·es dangereuxses (transphobie psychophobie sexisme racisme LGBTphobies diverses toxicophobie, you name it, bref, des gens qui savent ce qui est normal et qui comptent bien découper tout ce qui dépasse), et puis c’est forcer des gens qui ne se considèrent pas malades à passer par ce prisme. Au final, c’est un énième moyen de contrôle de la transidentité des gens. Si tu ne remplis pas les bonnes cases, paf, t’oublies ta transition.

Tout ceci sert à prouver une chose : que tu es bien trans, et non délirant·es.
Et c’est là messieurs dames, qu’I’m confused. Parce que c’est pas que toustes les fols sont trans, mais si vous demandez à une personne folle si elle est cis ou trans, la réponse est oui.

Une capture du wikipedia de Gonzo le muppet qui explique que son identité de genre a été décrite comme “whatever”
Fun fact : Gonzo a toujours été un de mes muppets préférés…

Vouloir à ce point séparer folie / maladie mentale et transidentité, c’est psychophobe.
Pour les soignant·es, si tu es délirant·e, alors tu n’es pas trans. Et il faut soigner ton délire, et non pas te donner accès à la transition. Or, on peut être délirant·e ET trans. Et refuser une transition à une personne folle aura les mêmes conséquences désastreuses que sur une personne non folle. Ça prouve encore une fois une incompréhension totale de ce qu’est un délire et de la force tangible que ça a. C’est découper au cutter dans nos identités pour les forcer à rentrer dans les cases.
Pour la communauté trans, s’éloigner de l’image de la folie, de la maladie mentale, ça serait gagné en lettres de noblesse. Il y a une idée de “si c’est pas du délire, alors c’est legit, laissez nous être trans tranquillement.” Alors certes, c’est un mécanisme de défense face à une attaque transphobe injuste du monde… le truc c’est qu’on est peut-être pas obligé de répondre à la psychophobie par de la psychophobie. La communauté trans n’a pas à jeter ses membres fols sous le bus pour espérer s’en sortir. Déjà parce que…not cool è_é et puis parce que c’est même pas dit que ça marche.

Bref, quand t’es fol, et pas cis (ce qui est quand même un scénario très largement répandu), c’est pas évident de te placer, par évident de te nommer, de t’identifier, de trouver ta place dans les discours. En vrai, l’identité de genre dès que tu sors des normes, c’est chaud. Ça vaut aussi pour le handicap physique, comme l’explique très bien Célinextenso sur son blog. La réalité des faits est donc la suivante : à partir du moment où tu n’es pas full fonctionnel d’une manière ou d’une autre, à partir du moment où tu n’es pas capable de performer le genre comme il le faudrait, tu es mis en dehors de la cisnormativité.

Or, des choses qui t’écartent de la norme, il y en a plein.
Et pour certaines, il n’y a pas de retour en arrière possible.

J’aimerais pouvoir dire que les viols et les traumas n’ont rien à voir avec mon identité de genre. Que la répulsion et la terreur que je ressens quand on me range au féminin n’ont rien à voir avec les violences misogynes qui m’entourent et que j’ai pu subir. Mais c’est pas vrai.

Mon identité de genre est délirante, parce qu’à un moment, celle qu’on m’avait collé est devenu insupportable, incompréhensible, et dangereuse. Alors la folie a fait son travail : elle a offert une armure et des réponses. Mon identité de genre est une fuite en avant, elle EST délirante. C’est un fait. Et ça ne la rend pas moins légitime pour autant. D’autant que je ne suis pas le seul.

capture d’écran d’un tweet de @EmberFoxie avec une photo de 4 tasses illustrées he/him, they/them, she/her, NOPE, et son commentaire “ha oui, les quatre genres”
Let’s make the nope gender official

Vraiment, j’en ai passé des nuits à me demander “si j’avais pas vécu tout ça, si je vivais dans un monde sans sexisme, est-ce que je serais toujours trans ?”, et très franchement, je ne suis pas complètement sûr que la réponse soit “oui”. Et si pendant un temps j’ai cru que ça annulait ma transidentité actuelle… désolé, mais non. Parce que c’est un “si” si énorme qu’il n’existera jamais (enfin pas de mon vivant)(Dand t’es délirant tu mourras pas, en quoi cette parenthèse nuance ton propos ? ta gueule, iels le savent pas forcément…). Parce que c’est la seule solution qu’on a trouvé pour survivre. Et que sans ma transidentité, je serais sans doute déjà mort. Si je n’avais pas lu sur la non-binarité, je n’aurais jamais trouvé la porte de sortie au féminin dont j’avais si viscéralement besoin pour survivre. Et si je suis sans doute non-binaire depuis l’enfance, c’est pas un hasard si les réflexions concrètes et constructives là-dessus se sont déclenchées après le viol.

Vous m’entendrez jamais dire que la transidentité prend forcément ses racines dans des traumas, dans la folie. Parce que c’est pas vrai.
Mais dire que c’est jamais le cas l’est tout autant. C’est trahir les gens comme moi. Parce que soyez assuré·es que quand on en parle entre fols, on est bien plus nombreuxses que vous le croyez. Ce sentiment d’avoir “fui” une identité de genre assignée, pour des raisons diverses, plutôt que de chercher à habiter un genre précis, il est ultra répandu. Avec combien de fols je me suis retrouvé à avoir cette conversation “je suis pas [genre assigné] mais…euh… enfin voilà quoi.”

Voilà quoi. Si le genre qu’on fuit est plutôt bien identifié, la destination voulue l’est beaucoup moins.

4affirmations reliées en cercle par des flèches les faisant tourner en rond “vouloir être sexy de façon féminine” “vouloir être sexy de façon masculine” “vouloir être sexy de façon androgyne” “non en fait pas vouloir être perçu du tout”
Please don’t perceive me

Le genre est une construction sociale, mais plus loin, c’est une expérience sociale. Et cette expérience, le monde nous la fait vivre de façon bien plus complexe que “y a les filles et y a les garçons”. Parce qu’il y a les filles et les garçons mais aussi la violence l’enfermement le handicap la maladie la spiritualité la sensorialité la sexualité et tout un paquet d’autres trucs que je ne saurai pas lister tant TOUT peut être l’expérience décisive qui va donner la clé d’une identité de genre. (parce que oui, le monde, c’est un truc complexe avec tout un tas de paramètre)

Il y a celleux qui cumulent, multiplient les identités de genre comme les pins, parce que la réponse est dans l’accumulation, la possibilité de passer de l’une à l’autre, de noter le mouvement autant que les étapes.

Il y a les neurogenres, revendiquant directement l’impact de leur maladie / handicap mental comme part intégrante de leur identité de genre, impossible de la penser en dehors de ces cases.

Il y a les xenogenres : toutes ces définitions de genre qui rentrent dans des codes “inhabituels”… des couleurs, des sons, des sensations, des formes, des planètes, YOU FUCKING NAME IT. Sans dire que tous les xenogenres sont fols, ni que tous les fols sont xenogenres, beaucoup s’y retrouvent. Parce que oui, au delà des cordes, au delà des normes, au delà de l’exprimable, ça nous parle. Personnellement, je trouve que ça fait bien plus de sens de dire que je suis un morceau de prog metal enregistré sous la pluie que non binaire. Même si les deux sont vrais, l’un me semble décrire bien plus précisément ce que je suis que l’autre. L’autre, c’est juste de la traduction pour les non fols.

Et puis… il y a la paranoïa, celle qui ronge, vole dérobe, oblige à la dissimulation. Finalement, c’est ça la clé pour moi. Le genre c’est la violence. Je ne veux pas. I want out of this shit. C’est insupportable de me demander “quel est mon genre” parce que ça m’oblige à réfléchir à COMMENT LES GENS ME VOIENT, et le fait est que… mais je veux pas qu’on me voit, je veux pas qu’on me perçoive. C’est dangereux ces conneries. Parce qu’à partir du moment où on me perçoit, où on me coller un genre sur la peau, il y a les attentes, et la sensation d’enfermement, de dépossession se répand.

Avec d’autres, on avait parlé de paragender, mais apparemment le terme est déjà pris (je l’ai jamais vu utilisé dans les sphères francophones mais il est déjà référencé…). Peut-être qu’on pourrait parler plus largement de Gender Void, de cet endroit étrange où la notion de genre est absorbée par le reste, ne parvient plus à faire sens à elle seule, ou qu’elle est juste tellement insupportable qu’elle laisse la place à un vide immense, à voir. J’aime bien le son… I’m in the (Gender) Void, I’m the Void.

Capture du générique de Yu-Gi-Oh. Image 1 : Yugi s’apprête à poser sa carte en criant “C’est l’Heure Du…” Image 2 : le visage de Yugi est complètement flou, se surimprime sur lui-même “… D-d-d-d-dissocier”
When is it not time to dissociate ?

Alors non… bien sûr que non, toutes les transidentités ne sont pas délirantes ni ne plantent leur racine dans des maladies mentales. Là n’est pas la question. Mais pour autant, nous existons, nous sommes bien là. Et nos identités de genre, toutes délirantes soient-elles, sont aussi légitimes que les autres.

Parce qu’elles jouent le même rôle que n’importe quelle identité de genre : elles symbolisent notre rapport au monde, ce qu’il a fait de nous, ce que nous en retirons, ce que nous en comprenons, ce que nous fuyons. Elles nous ont parfois permis de survivre. Ne pas les respecter sous prétexte d’être délirantes est tout aussi violent que ne pas respecter n’importe quelle identité de genre. Cela porte atteinte à l’identité de la personne à qui vous parlez. Cela nie son expérience et son histoire.

Le problème, c’est que nous manquons d’espace pour les discuter. Puisque d’un côté, nos identités de genre sont considérées comme pathologiques et doivent donc être éradiquées (comme tout ce qui fait de nous ce que nous sommes finalement), de l’autre, nous sommes jeté·es sous le bus dans l’espoir de gagner en crédibilité. Ça limite d’autant la possibilité pour les fols non cis de se construire et se comprendre.

Alors on en parle entre nous, en secret.
In the Gender Void.

Regarde maman comme je joue bien à la poupée, je vais me coiffer me maquiller, je vais m’habiller et me ranger dans cette vieille boîte à soulier où l’on va m’oublier regarde maman comme je joue bien à la poupée regarde maman comme je joue bien à la poupée regarde maman comme je joue bien à la poupée regarde maman comme je joue bien à la poupée regarde maman comme je joue bien à la poupée

Non-binary French writer, theatre PhD student, metalhead and rain lover. Here, I write about living with schizophrenia. I'm owned by a cat.

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