Faut-il être fier d’être fol ?

Dandelion
23 min readJul 21, 2021

--

Et pourquoi ne pourrait-on pas l’être après tout ?

Quand votre identité sort un tant soit peu de la norme (quelle qu’elle soit), à partir du moment où vous l’assumez, on viendra vous le reprocher. Et quand je dis “assumer” je ne dis même pas “aller le crier sur les toits et commencer toutes vos conversations par bonjour je suis LGBT+ / fol” (bien que franchement, ça pourrait simplifier plein de choses, mais c’est un autre sujet), mais simplement ne pas avoir honte quand vous parlez de votre autisme ou schizophrénie ou whatever. Parce que le problème il est là : ce qu’on nous reproche c’est moins le fait d’être fier que le fait de ne pas avoir honte. C’est pas tout à fait pareil et il est important de faire la différence. Parce que ce que beaucoup oublie quand iels viennent nous expliquer que “y a pas de quoi être fier”, c’est que ça revient un peu à sous-entendre “en fait faudrait plutôt avoir honte”. Et c’est là qu’on touche au noeud du problème. Parce qu’on considère que la folie est quelque chose qui doit se cacher, se faire discrète, quelque chose dont on doit souffrir, quelque chose qu’on doit cacher à tout prix pour gagner le droit de s’intégrer. On oublie que tout ceci est un choix. Que tout ceci n’est pas naturel, mais plutôt la conséquence d’un état d’esprit. La folie se cache parce que la survie est à ce prix. Mais se cacher, avoir honte, ça épuise. Acheter son acceptation en jouant les bons malades, les gentils fols inoffensifs, ça finit tôt ou tard par se payer. Pire encore, ce prix, on se le fait payer à soi, et parfois, on le fait payer aux autres fols.

Alors on va essayer de démêler tout ça aujourd’hui.
Pourquoi se dire fol ? Que revendique-t-on en réclamant ce terme ? Être fier d’être fol est-ce aimer l’être ? Est-ce qu’on est un mauvais fol si on en est pas fier ? Et surtout, surtout, de quoi est-on censé avoir honte bordel de merde je vous le demande ???

Don’t forgive us, oh we know just exactly what we do. We’re born sick, we love it, try to command us to be well.

Pourquoi se dire fol ?

Comme je suis une personne très subtile (non), j’ai sciemment fait le lien avec les luttes LGBT+ dans mon intro. Il y aurait plein de choses qu’on pourrait dire pour lier ses deux communautés (à commencer par rappeler qu’elles sont intrinsèquement liées, n’en déplaisent à celleux qui veulent jeter les fols sous le bus, mais c’est pas le sujet du jour), mais on va se concentrer sur ça : la réappropriation du stigmate. En soirée, sur internet, dans la rue, dans des films, vous avez sans doute entendu des personnes se revendiquer “gouine” ou “PD”, des termes qui sont initialement des insultes. Peut-être avez-vous été surpris·e. Pourquoi se qualifier par une insulte ? Et peut-être l’avez-vous été encore plus quand une tierce personne s’est servi de ces mêmes termes pour qualifier cette personne, et que celle-ci s’en est offusqué. C’est un brin confusant tout ça non ? Il est vrai. Creusons un peu donc.

La logique de la réappropriation d’un stigmate est la suivante : si tu dois subir les insultes, les moqueries, la mise au ban, à cause de tel élément, alors t’en saisir, te l’approprier, ça laisse une chance de moins à ton adversaire de te faire du mal par ce biais. C’est une tactique que certain·es d’entre nous avons inconsciemment mis en place suite à du harcèlement scolaire par exemple. Si je fais la blague insultante AVANT, si je montre que j’en ris, alors on ne peut plus l’utiliser pour me blesser. Ça désarme. Perso j’ai appris ça dans 8 miles, le film d’Eminem. C’est loin mais en gros : il a une vie de merde, il sait que dans sa prochaine rap battle l’autre va balancer tout son linge sale sur lui pour le désarçonner, alors il ouvre la battle en s’auto-taclant et conclue en mode “et maintenant tu vas faire quoi ?”, l’autre n’ayant plus de cartouche pour son propre rap. L’exemple vaut ce qu’il vaut parce qu’on ne parle pas vraiment d’oppression là, mais je trouve l’image assez parlante. Se réapproprier l’insulte, c’est priver l’autre d’une de ses armes.

Dans le cadre d’une oppression, ça va encore un peu plus loin, ce qui est logique, puisqu’on parle pas seulement de se faire botter les fesses en public dans une battle de rap. Les conséquences peuvent être désastreuses : privation de droit, refus de notre existence, avec tous les impacts sur la santé mentale. Se réappropriation des termes comme “PD” ou “gouine”, c’est une façon de lutter, de montrer que non seulement on existe, mais que tout ce qui a été fait contre nous ne nous atteint pas. Non seulement ça n’atteint pas, mais on peut le réinvestir, le prendre, et en faire son truc à soi. In your face.

Un peu de la même façon, la folie est un stigmate sociale. Suffit de voir la prévalence du lexique de la folie dans les insultes : taré, psycho, schizo, autiste, malade mental, va te faire soigner / enfermer, etc. autant de joyeusetés que l’on peut balancer à la tronche de l’autre pour invalider complètement sa pensée, son raisonnement, ses émotions. Car oui, les fols ne peuvent pas penser, pas raisonner, pas ressentir correctement sans l’aval des bien pensants les entourant. Par conséquent, les fols sont dépossédés de leur vie, enfermés, mis à l’écart, médicamentés de force, etc etc. (faut-il vraiment que je refasse la liste à chaque fois ?)(oui)(fuck)(la pédagogie c’est répéter) Il nous faut encore ajouter les violences. Violences dont on nous prête tous les mots alors que nous en sommes bien plus souvent les victimes. Niveau stigmate, on est donc plutôt pas mal.

[je ne suis pas en train de dire que le poids du stigmate sur les commus LGBT+ est anecdotique. Déjà parce qu’encore une fois, c’est lié. Être LGBT+ c’est sortir de la norme, et devinez qui sort de la norme par excellence. C’est pas pour rien qu’on psychiatrise les LGBT+. Oui je parle au présent. Ensuite, tout simplement parce que ce n’est pas le sujet ici, mais bien sûr que le stigmate pesant sur ses communautés ne s’arrêtent pas à des quolibets.]

Une personne, la tête enroulée dans de l’aluminium, les mains paniquées de chaque côté du visage.
Photo by Vinicius "amnx" Amano on Unsplash

Se réapproprier le lexique de la folie, c’est une façon de lutter, au même titre que pour les LGBT+. Sauf qu’une différence s’ajoute… diag ou pas diag ? Vous aurez noté dans la liste d’exemples, que j’y ai (toujours avec la non subtilité qui me caractérise) ajouté quelques diagnostiques régulièrement utilisés comme insultes. Quand on a commencé ce blog il y a trois ans déjà (que le temps passe !), on avait notamment fait un article sur la difficulté d’avaler ce mot là schizophrénie. On parlait notamment de la difficulté de l’accepter pour parler de soi, avec toutes les horreurs qui étaient fourrées dedans par le monde, et du travail qu’il fallait faire pour l’accepter. C’est marrant comme on change. À l’époque, j’avais énormément de mal à me revendiquer fol. J’avais l’impression que c’était donner des points à la folie, et c’était terrifiant. Aussi inavalable qu’il soit, le mot schizophrénie, plus médical, plus froid, plus distant, il semblait moins dangereux. Et puis… politiquement, on finit par comprendre que ça coince quand même un peu tout ça.

Je vous renvoie d’ailleurs à cet excellent article du Zinzinzine : sommes-nous trop à l’aise avec nos diagnostics ? Parce que souvent, parmi nous, le premier réflexe quand on pense acceptation, appropriation de mot, c’est bien aux termes diagnostic qu’on pense. Mais peut-on jamais vraiment se réapproprier les termes d’une institution qui cherche à nous contrôler, et ce justement via ces termes (entres autres choses) ? Peut-on se réapproprier des mots nés de la dissection de nos corps, de nos cerveaux, de nos états d’âmes (et c’est à peine une métaphore…), dissection pratiquée sans notre consentement ?

Bien sûr, la question se pose d’ores et déjà pour les insultes type taré PD gouine*. Peut-on jamais complètement se réapproprier les insultes créées pour nous rabaisser alors qu’une partie non négligeable de la société continuera de les utiliser comme tel ? C’est un vaste débat dont il n’existe pas de réponse absolue. La seule réponse finalement, c’est que chacun·e fait ce qu’iel peut avec les mots de la langue à un moment donné dans un contexte donné. On peut y voir un intérêt pour soi, changer d’avis, évoluer. Bien pour ça que non, vous ne pouvez pas dire de quelqu’un qu’iel est PD ou gouine, mais qu’iel le peut.

Il en va de même pour la folie.
Souvent on me renvoie la critique “oui mais on peut pas dire “fol” parce que c’est stigmatisant tu sais”. Comme si les termes diagnostiques ne l’étaient pas... Alors pourquoi avoir changé d’avis depuis l’écriture de mon article il y a trois ans ?

Parce que les diags c’est de la merde. (quoi ? vous attendiez une réponse profonde ? oupsie) Tellement poreux, tellement arbitraires… je cherche encore ce qu’on trouve dans l’autisme qu’on ne trouverait pas dans la psychose. Le monde aussi d’ailleurs. Dans ses yeux, il n’y a aucune différence entre les autistes et les schizos. Alors pourquoi nous on en ferait finalement ? À part ériger des murs entre nous, je ne vois pas ce qu’on gagne à ces catégorisations. Pas des meilleurs soins en tout cas, contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire. Le terme de “fol”, aussi imparfait qu’environ 100% des mots existant (sauf l’allemand verschlimbessern, ça c’est un mot parfait), a au moins l’avantage de nous permettre de nous réunir plus facilement, de faire front commun, de nous soutenir, de nous reconnaître. Et d’arrêter le putain de gatekeeping de ces morts là.

[*ainsi que pour certains termes liés au racisme. Je n’en parlerai pas ici parce qu’étant aussi blanc qu’un carrelage de salle de bain mal lavé, je n’ai pas à participer à cette conversation. Mais de ce que j’ai pu suivre des discussions, les mécanismes se recoupent. Je vous invite à lire sur la question pour en apprendre plus sur les particularités de la réappropriation du stigmate dans ce contexte]

We’ve something here for everyone’s enjoyment
I do this as a gift — not for employment
A portrait of insanity
Approached with pure humanity

Come see our girls! Crazy girls!
If you’re willing to be thrilled, this is a hell of a ride!
Those girls! Crazy girls!
They’re hot! They’re nuts! They’re suicidal!
Tickets cheap! It’s a crime!
And they’re half price after four o’clock so toss us a dime
To see these lovely freaks of nature for a limited time!
Come see the girls! Girls! Girls!

Mais qui diable peut se dire fol ?

Une fois quelqu’un m’a dit que le problème avec le terme fol, c’était qu’on pouvait difficilement savoir qui en était ou pas, contrairement aux diagnostiques. Ça fait partie de ces moments où je commence à essayer de répondre et puis finalement je supprime tout et m’en vais jouer à Gems of war pendant deux heures parce que je ne vois pas par où commencer.

Mais bon j’ai déjà joué à Gems of war ce matin alors tentons.
Les diagnostiques paraissent faciles et fiables parce qu’ils sont livrés avec une petite liste de critères qu’on coche. Merci le DSM. Ça a des airs de scientificité. Et si on remplit effectivement les bonnes cases, on obtient le diagnostique. Et c’est quand même puissant ce truc. C’est un mot pratique qui semble apporter tant de réponses (dont on effectivement besoin, on va pas le nier). Alors qu’à côté la folie… faudrait réussir à définir la folie scientifiquement pour pouvoir définir qui en est ou pas. Ce qui n’a aucun sens. Puisque l’essence même de la folie c’est de naître là où le sens n’est plus en mesure d’exister, c’est d’expliquer l’inexplicable, l’insupportable. On ne peut pas fournir de critères diagnostique à la folie comme on peut le faire pour la schizophrénie, et ce indépendamment du fait que ces critères, et si oui ou non les grands patrons de la Psychiatrie™ considèrent que vous les remplissez, soient fiables ou pas. La folie se refuse à la catégorisation arbitraire, à la cartographie la plus basique. Je dis pas ça pour faire genre. Simplement j’y ai passé, et y passe encore régulièrement, des insomnies entières, alignant les tentatives de décryptage dans l’espoir de finir par crack the code. Mais non. Même après quinze ans, la folie a encore des surprises en réserve.

C’est ce que les fols apprennent. Le mode peut s’écrouler. Le monde va s’écrouler. Et il faudra se relever. Rien n’est définitivement sûr. Rien n’est éternel. Le monde parle d’adaptabilité. Nous parlons de mouvement. Tout bouge tout le temps.

Bien sûr, il y aura toujours des gatekeepers (on a aussi ça en commun avec nos camarades LGBT+ ! trop cool ! /sarcasme) pour vous dire que non vous n’êtes pas vraiment fols. Mais comme il y a aussi des gens paumés qui cherchent sincèrement à savoir où se placer sur l’échelle, on va tenter une petite liste pour repérer ce que la folie peut contenir :

> La folie est un stigmate social. Elle impacte votre façon de relationner, la façon dont vous arrivez (ou non) à entrer en contact avec les gens, la façon dont vous faîtes la conversation, la façon dont vous gérez votre vie, votre corps, dont vous ressentez les choses. Mais surtout, elle impacte la façon dont on vous perçoit : à partir du moment où vous êtes catalogués fol (que vous le soyez vraiment ou non n’a aucune importance socialement parlant), plus rien de ce que vous dîtes, pensez, ressentez, n’a de valeur. À partir de là, on pourra choisir pour vous, et ce pour votre bien. Ça peut aller de “c’est pas ça que vous ressentez” à “c’est dans votre tête” jusqu’à “mais vous savez que vous n’êtes pas en mesure de vivre seul·e / avoir un travail / une famille”.

> La folie est une perception du monde, une langue à part entière. Elle donne des explications là où la raison n’est plus capable de le faire. Là où la science devient inopérante (et il y a beaucoup plus d’endroits où c’est le cas qu’on voudrait le croire), elle propose des solutions. C’est un réflexe de survie pour permettre à l’individu de ne pas se briser complètement devant quelque chose qui le dépasse (ironique quand on sait qu’on nous considère comme fatalement brisés). Mais c’est un peu comme vivre avec quelqu’un d’abusif : elle veut te protéger, mais pour ça elle est prête à te réduire en miette pour t’empêcher de vivre ta vie.

> La folie est un handicap, le plus souvent cognitif. Elle impacte la mémoire, l’attention, la perception du temps, la capacité à se projeter. Elle limite donc la possibilité de s’intégrer au monde : plus de difficultés à remplir les tâches administratives, du quotidien, à comprendre les attendus sociaux, à s’adapter aux changements, à l’inattendu. C’est beaucoup d’épuisement aussi.

> La folie est viscérale. Par là j’entends qu’elle modifie la relation au corps, fatalement, d’une façon ou d’une autre. Perte de la sensation de contours, des limites. Sensation d’immortalité, d’invincibilité. Difficulté à gérer la maladie. You name it.

Et y a sans doute des bouts que j’oublie. Je complèterai avec les retours au besoin… Tout ça se traduit concrètement par : des particularités sensorielles, besoin de routine, hallucination, délire, dissociation (toutes formes), crise d’angoisse, mutisme sélectif / aphasie, catatonie, crise psychotique, meltdown, shutdown, dysphorie, dysmorphophobie, TCA, tics, tocs, compulsion, phobie, flashbacks impromptus, fragmentation, émotions amplifiées, perceptions déformées, perte de sens de la réalité, idées / pulsions suicidaires, fonctionnement ralenti, phase maniaque, mémoire traumatique, absence, multiplicité, anxiété, comportements auto-destructeurs, addictions, etc. J’en oublie sans doute.

derrière une grille, des piles de conteners en bois s’alignent en un couloir. Une des piles s’est écroulée et tient en appui sur la pile en face.
Photo by Nareeta Martin on Unsplash

L’important n’est pas de savoir combien de cases vous remplissez, mais comment vous les remplissez. Par exemple, je remplis un peu toutes ces boîtes. En revanche, je suis à peu près en mesure de trouver un travail, de le garder, et si j’ai bien été sous contrôle psy pendant deux ans, j’ai réussi à en échapper sans que ça me suive. Cette position, elle façonne la place que je peux prendre par rapport aux autres fols : je suis un fol qui passe bien socialement, qui peut avoir accès à un minimum d’indépendance (pas un euphémisme par contre, le handicap fait que je peux pas tenir un temps complet), et qui peut encore à peu près décider pour iel-même (du moment que j’arrive à pas montrer que je suis fol auprès de soignant·es ou gens de pouvoir)(oui parce que quand tu écris un article avec des interruptions de voix toutes les trente secondes tu fais très NT)(tg). C’est donc la merde oui, mais objectivement, je m’en tire bien. À l’inverse, certaines personnes sont plus fonctionnelles que moi, traînent moins de trauma, mais sont en revanche sous complet contrôle psychiatrique. On peut encore imaginer tout un paquet de combinaisons diverses et avariées, surtout vu le nombre de critères impliqués. Encore une fois donc, ce qui est important, c’est de comprendre son positionnement entre : soi-même, la folie, la société, les autres fols. Je n’ai pas à aller faire la leçon aux fols qui subissent le contrôle psychiatrique. De la même façon que les fols intégrés complètement en société grâce à des avantages que je n’aurais pas (au hasard : cis, homme, plein de frics, ça aide) n’ont pas à me faire la leçon.

Si tout est mobile, si tout est voué à s’écrouler, il est impossible de tracer des lignes fixes. Il s’agit d’évaluer les choses à un instant T, et d’avoir l’humilité de savoir où est sa place, à peu près, à quel moment il est pertinent de parler, et à quel moment il faut savoir fermer sa grande gueule.

Et si vous pensez que ça pose problème parce que du coup, savoir si oui ou non vous êtes fol c’est basé sur votre ressenti, sachez qu’un psychiatre vous accolera le sacro saint diagnostic à partir de ce qu’il aura ressenti en vous entendant parler de vos propres ressentis. Much la scientificité on vous dit. [NB : et c’est ok que ça ne le soit pas. Parce que la folie ne l’est pas. Once again… c’est juste qu’à un moment faut arrêter de faire genre la psychiatrie c’est la Scionce Objective ’cause this is not how it works.](déso, Dand a toujours eu horreur qu’on dise vert mais qu’on fasse orange…) Il est normal que comprendre à quelle boîte appartient votre tête soit basé sur vos ressentis parce que… il s’agit de classer vos ressentis selon leur fonctionnement. C’est aussi putain de con que ça. Et oui je perds en qualité de langue, mais que voulez-vous, il est con au possible cet argument, j’y suis pour rien moi. La folie ne peut pas se baser sur des critères objectifs puisqu’il n’y en a pas. Fin de l’histoire. Peut-on ranger la psychiatrie dans le passé maintenant ?

Image d’un gros cornichon avec la légende : le corps humain est composé de 80% d’eau. Nous sommes basiquement juste des concombres avec de l’anxieté

Le fait est que vous n’avez pas besoin d’aide pour savoir si vous êtes en souffrance. En général, on s’en rend bien compte, d’une façon ou d’une autre (bon d’accord, c’est souvent “ne plus pouvoir fonctionner du tout” pour beaucoup d’entre nous, mais c’est une façon !). Et ce n’est pas parce que “fol” ça sonne moins scientifique que toutes les perles du DSM que vous aurez moins d’aide. Parce qu’on a nommé tout un tas d’autres choses, comme l’indique la liste à dispo plus haut. De l’aide il y en aura donc. Et d’encore plus de gens finalement. Donc plus de chances de tomber sur une combinaison proche de la votre. Ce qui est quand même une perspective plutôt cool.

Maintenant, ça reste compliqué. Parce que les diagnostics ont la part belle, et restent une façon relativement efficace de communiquer. Sans doute que beaucoup sont tombé·es ici parce que labellisé schizophrénie. On me parle de s’approprier le vécu d’autres diags… peut-être que ce sont des vrais problèmes. Pour le coup, le gatekeeping, ça m’emmerde complètement. Et même si des fois j’ai l’impression que oui, y a récupération de la schizophrénie, déjà c’est rare que des gens s’en emparent pour la fame (j’ai même au contraire plutôt l’impression d’être rejeté par les autres NAs), dans le fond, je m’en fous. J’ai autre chose à faire de mon énergie militante que de me battre pour faire respecter les catégories diagnostics érigées par la psychiatrie (encore plus parce que ça peut vite virer à faire la chasse aux faux handis / faux malades, on mange pas de ce pain-là ici). C’est un outil avec lequel on doit un peu faire avec, par la force des choses, pour avoir une base de communication commune. Mais ça s’arrête là. Je me battrai pas pour lui.

Et si mon article d’il y a trois ans est toujours en ligne et que je n’ai pas de soucis à la repartager même si ma position a bougé depuis, c’est parce que sur le fond, je n’ai pas bougé : laissez les gens se définir comme iels veulent. Vous n’êtes pas à l’aise avec le terme de folie pour des raisons X ou Y ? Prenez un autre mot. Y a pas de soucis, personne vous en voudra. À l’inverse les termes diags vous brûlent la peau ? Brûlez les. C’est votre droit. Le fait est que nous vivons dans une société psychophobe et qu’il faut faire avec ses outils, sa langue, ses institutions. Qu’on le veuille ou non, c’est un fait. Nous naviguons à vue, chacun·e comme iel peut. L’important c’est de ne pas imposer ses propres choix aux autres. Les mots c’est important, ils révèlent nos parcours, notre relation à la folie, à la psy, au monde. En attendant qu’on arrive à créer notre propre langue pour de bon, on a juste à faire au mieux. Inutile de nous péter du sucre sur le dos les un·es les autres parce que d’autres ont fait un choix différent. C’est pas ça qui changera la donne, c’est pas ça qui vous décrédibilisera en tant que malade ou je sais pas quoi, pas ça qui donnera une mauvaise image de la population folle. Croyez moi, les neurotypiques s’en chargent très bien tout seul. C’est un peu gros de leur part de nous faire subir les pires outrages parce qu’on est fol, pour ensuite venir nous dire que c’est pas comme il faut être fol parce que ça fait du mal aux vrais fols. Vous trouvez pas ?

PS : oui fol c’est la forme neutre de fou/folle. Please arrêtez de me poser la question @_@

Wake me up before I change again
Remind me the story that I won’t get insane
Tell me why it’s always the same
Explain me the reason why I’m so much in pain

La folie et la souffrance.

C’est là souvent ce qui fait qu’il y aurait (conditionnel) une incompatibilité entre fierté et folie. Souvent parce qu’on n’associe pas les bons éléments ensemble. Remontons un peu voulez-vous…

Je l’ai dit et je le répète, mais souvent les gens sont persuadés de savoir ce qu’est la folie, alors qu’en fait… non. Les non fols en sont encore à penser qu’on peut consigner épingler la folie dans le DSM façon collection de papillons. Sauf que non. Les non fols pensent aussi que la folie ce n’est que la souffrance. Et c’est vrai, il y en a. On va pas le nier. Sauf que non, il n’y a pas que ça. Il y a cette croyance autour de la folie qui dit qu’une fois qu’on l’a développée, ta vie est foutue, elle n’est plus que souffrance. À partir de là, le bonheur devient donc un truc qu’en tant que fol, tu ne pourras jamais atteindre. Tu en seras privé quoi que tu fasses.

Et donc t’as plus qu’à vouloir crever.

Et donc y a pas de quoi être fier.

Ce qui est quand même ironique quand on y réfléchit deux minutes. Les non fols considèrent que notre vie de fols n’est que souffrance, pourtant, toujours selon elleux, il n’y aurait aucune fierté à tirer d’être toujours en vie malgré toute cette souffrance.

Je sais pas vous, mais moi j’ai la légère impression qu’il y a une faille dans le raisonnement quelque part. C’est presque comme si après tout ce story-telling de la souffrance causée par la folie, après toute cette ostracisation, après avoir fait de nous des points de non retour, après nous avoir utilisé comme épouvantail, devoir admettre qu’on peut vivre avec la folie, et qu’on peut vivre bien, ça remettait trop de choses en cause. Marrant comme les non fols sont encore moins capables que les fols de s’adapter au monde dans sa réalité. Si les dégâts de cette croyance qu’on nous implante à même les veines n’étaient pas aussi terribles j’en rirais à gorge déployée.

Mais on sait trop ce que ça a comme conséquence. On vient nous reprocher, à nous qui nous réclamons de la folie, qui nous déclarons “fols” plutôt que Diagnostic™, à celleux qui assument leur diagnostic (officiel ou auto-diag), de faire du mal aux vrais malades. Parce qu’on sait bien que les vrais malades ne l’affichent pas. Parce que les vrais malades en ont honte. Ça ne les frappe pas que pour que quelqu’un ait honte d’une chose, il faut qu’on la lui ait reprochée. S’il y a des gens qui ont honte d’être TDI / bipo / handi / fol, c’est bien parce qu’on les a moqués humiliés ridiculisés pas crus pas écoutés violentés YOU FUCKING NAME IT. Quand vous venez expliquer que les malades, elleux, ont honte d’être malade, ce que vous êtes en train de dire, c’est que le monde leur a fait comprendre que leur place était dans le fond des égouts parce qu’iels sont improductifs et non conformes et que c’est vraiment la pire chose qu’on puisse être à notre époque. This is not the take you think it is. Si les gens ont honte de leur diag, de leur folie, de leur handicap, ce n’est pas de la faute de celleux qui l’assument. Ça ne l’a jamais été. Ça ne le sera jamais. Par conséquent, si vous trouvez vraiment terrible que certain·es malades aient honte de l’être, il va falloir se bouger sur les causes de cette honte. Totalement au hasard : le validisme et la psychophobie. Pas les autres malades vivant leur vie différemment.

“D’accord mais si moi j’ai honte d’être malade / fol ?” bah c’est ok. C’est complètement ok. Cet article n’est pas un plaidoyer pour t’enfoncer dans ta honte et te dire qu’en plus d’avoir honte d’être fol, tu devrais avoir honte d’avoir honte (manquerait plus que ça !). C’est un long chemin. Un très long chemin. On le parcourt toustes différemment et à notre rythme. Et c’est pas facile de pouvoir assumer un truc pareil. Déjà parce que oui, ça peut être compliqué en soi. Et parce qu’en plus, le monde autour de nous continue de nous dire encore et toujours à quel point on devrait avoir honte. Alors oui c’est difficile. Et ça peut être normal de vouloir continuer à vivre en sous-marin. De préférer les mots de la psychiatrie qui peuvent paraître plus faciles d’accès, moins énormes à adopter. À un moment on survit comme on peut.

Fanmade card by DragonneChimere. // Carte à jouer Yu-Gi-Oh de type piège. Nom : “Guess what, we’re mad”. Image d’illustration : les yeux et le sourire du Cheshire Cat (version Tim Burton) et la citation “We’re all mad here…”. Descriptif : “Activiez cette carte quand votre interlocuteur vous traite de “fou”, de “malade”, de “taré” et autres appellations similaires. Rappelez lui que dire cette évidence n’est pas un argument en sa faveur.

L’important, encore une fois, c’est de pas aller reprocher aux autres de choisir d’autres mots que les vôtres.
Non, la psychophobie n’est pas causée parce que certains se réclament fols et jettent les diags™ à la poubelle. Ce n’est pas ça qui fait que vous vous mangez de la psychophobie quand vous parlez de vos diags.
Non, la psychophobie n’est pas causée par les auto-diags. Preuve en est que des personnes officiellement diagnostiquées se font qualifiées d’auto-diag pour être décrédibilisées. Mais si vous savez, un peu comme on a vu plus haut avec les diags qui servaient d’insultes. C’est marrant hein, c’est un peu comme si c’était pas le diagnostic le problème…

C’est un peu comme si le problème c’était de devoir admettre que les fols ont des choses à dire. Des choses censées. Et ce en dehors du contrôle psychiatrique ou de la validation / soutien de nos aidant·es, en dehors des normes.

Vouloir rentrer dans la norme en espérant être accepté, c’est normal. Reprocher à ses pairs de ne pas faire de même, ça l’est moins. Les accuser de saper ses propres chances, c’est au minimum se voiler la face, au pire, créer des fausses dissensions…

C’est bien pour ça qu’on a besoin de fierté. Parce qu’on a déjà suffisamment de choses douloureuses à se traîner, à gérer, à affronter. Parce que quoi qu’on fasse, le monde aura honte de nous. Alors peut-être qu’on a pas besoin d’en rajouter une couche. Peut-être qu’on peut juste être content d’avoir survécu jusque là, envers et contre tous.

Être fier d’être fol, ce n’est pas être fier d’avoir souffert / de souffrir. C’est être fier d’y avoir survécu, d’y survivre encore. Être fier d’être fol, ça ne veut pas nécessairement dire qu’on est content de l’être. Si j’avais pu choisir, j’aurais pas choisi ça. Seulement c’est pas un choix. C’est. C’est tout. Et une fois que tu comprends ça… je me suis juste dit que c’était pas possible de traîner en plus du reste la honte d’exister. Et je dis pas que c’est disparu, que c’est pas la merde, que je suis plus la chose que je déteste le plus au monde… mais de se rendre compte qu’on avait aussi le droit d’être fier, ça a quand même ouvert des horizons.

Pourquoi pas ?

Ouais mais bon si on y peut rien pourquoi en être fier ?” C’est vrai ça, bonne question !

J’ai envie de répondre… et pourquoi pas ?

Vraiment, on y revient encore et toujours. Pourquoi pas ? Pourquoi on aurait purement et simplement pas le droit d’être fier ? Mes cheveux non plus j’en suis pas spécialement responsable. Pourtant j’en suis fier. Je suis fier de mes proches quand iels réussissent quelque chose qui leur tient à coeur, pourtant j’y suis pour rien. Pourquoi je pourrais pas être fier d’elleux ? De mes cheveux ? (non parce que clairement mes cheveux ils déchirent gave !) Parce que ça, ce sont des choses que tout le monde fait. Régulièrement, on est fier de choses sur lesquelles nous n’avons pas vraiment la main finalement. Parce qu’elles nous rendent heureuxses (mes cheveux). Parce que c’était pas facile et que ça finit bien (ce proche qui tient son addiction à distance un jour de plus, réussit un concours, déclare sa flamme, etc). La fierté se moque de savoir si on a quelque chose à voir dans tout ça. Bien pour ça qu’elle est régulièrement mal placée d’ailleurs. La fierté ne s’est jamais encombrée de la responsabilité. Pourquoi d’un coup, pour la folie, il faudrait justifier par A+B qu’on a le droit d’être fier d’exister ?

Pourquoi pas, vraiment ? Parce qu’on en a besoin pour survivre. Parce que le monde continuera de produire des films où nous serons les tueureuses, les violent·es, les monstres. Le monde continuera de dire qu’on fait peur. Le monde passera des lois pour nous contrôler nous fliquer nous enfermer. Le monde est déjà violent envers nous. À un moment, on a besoin de quelque chose pour tenir. Certain·es ont l’espoir que le vent finira par tourner. D’autres la fierté d’être là malgré les obstacles. Certain·es ont même la chance d’avoir les deux ! D’autres encore ont la colère et le courage de bouger et d’aller au front pour faire bouger les choses. Once again, on fait ce qu’on peut avec ce qu’on a. Être fier d’avoir survécu à ce que personne n’accepterait de vivre, d’être toujours là quand tout jouait contre nous, ce n’est pas plus ridicule qu’autre chose. Et ça fonctionne. So be proud.

Un poing fièrement levé, avec détermination, devant un mur blanc
Photo by Clay Banks on Unsplash

Pourquoi pas ?? Vraiment à la fin, pourquoi pas ? Parce que finalement, la seule raison pour laquelle on ne peut pas être fier·e d’une chose, c’est si elle est moralement répréhensible. Face à un crime, à une erreur commise, on attend que l’autre montre du remord, pas de la fierté. Dans notre société, c’est bien le seul cas où la fierté est bannie : quand on a blessé quelqu’un, quand on a causé du tort. Or, être fier d’être fol ne cause de tort à personne.

Je répète.

Être fier d’être fol
s’assumer comme tel
ne cause de problème
à

absolument

personne.

Oser nous dire qu’on n’a pas à être fier d’être fol, c’est finalement nous dire qu’être fol c’est mal. Que c’est moralement répréhensible, d’une façon ou d’une autre. Parce qu’on contrevient à la norme. Parce qu’on sort de ce qu’est censée être la “bonne santé mentale”. Parce que nous ne sommes pas dépeçables tels les papillons du DSM™.

C’est là qu’on rejoint les communautés LGBT+. À qui on tient le même discours. “Y pas de quoi être fier.” Pour les mêmes raisons.

Pour ces mêmes raisons, il faut une fierté folle tout comme il y a une fierté LGBT+. (et aussi parce qu’encore une fois on est putain de liés mais c’est un sujet pour un autre jour)

Parce qu’on n’a pas à avoir honte.
Parce qu’on ne peut pas toustes se permettre de l’assumer.
Parce qu’on a rien fait de mal.
Parce qu’on n’est pas des monstres à planquer sous le tapis.
Parce que nous ne sommes pas responsables des violences que nous subissons.

Parce que putain de pourquoi pas merde.

I will not hide my face
I will not fall from grace
I’ll walk into the fire, baby

All my life
I was afraid to die
And now I come alive inside these flames

(et parce que vraiment j’insiste, mes cheveux sont carrément cannons u_u)(oui je finis sur une blague de merde, that’s who I am que voulez-vous)

--

--

Dandelion

Non-binary French writer, theatre PhD student, metalhead and rain lover. Here, I write about living with schizophrenia. I'm owned by a cat.